N O U V E L L E S

A TROUVER

RAVET-ANCEAU - Polars en Nord 200

ISBN 978-2-35973-522-2

352 pages - 15€ (grand format)

In DE SANG

R E C U E I L   D E   N O U V E L L E S (policier-thriller)

 

"Un signe du destin" de Hervé Hernu

À l'origine, un fait divers relaté dans La Voix du Nord. Un fait divers fictif, point de départ à l'écriture de ce Polars en Nord si particulier.
Trente et une plumes ont imaginé les pires scénarios pour trente nouvelles inédites.
Ce Polars en Nord n° 200 est édité au profit de l'association Le Noël des déshérités de La Voix du Nord.

A LIRE

BERCE D'HORREUR

Poétique Thriller

 

"Dans la noirceur, il prend appuie.

Il n'ose affronter ce qui le rend ainsi

Et pourtant, il aurait dû allumer,

parce qu'ici, il n'y a que l'obscurité...

Au fond du gouffre il y enferme,

ce qu'il refuse mais ce qu'il aime.  

Leur faire mal parce qu'il le peut,

pensant faire bien lorsqu'il en veut. 

Durant le jour il s'immisce,

dans des endroits un peu propices

D'où il peut observer sans crainte,

les mains nouées dans une étreinte

Qui lui rappelle qu'un jour peut-être,

il pourra enfin bien la connaitre. 

Et c'est ainsi qu'il s'investie,

sur une longue marche dans la nuit

Pour y poursuivre celle qu'il veut,

par des moyens parfois peureux

Et l'impulsion se perpétue,

au beau milieu des pauvres rues

Où les cris restent suspens,

parce qu'ici et ce pendant

La nuit peut se cacher,

une âme bien déguisée...

Il les serre, il les emmène,

à bout de bras, il les prend saines 

Dans son antre au fond du gouffre,

sans vouloir croire que c'est lui qui souffre

Et le noir reste omniprésent,

parce qu'il n'ose affronter l'instant

Où il croisera ce froid regard,

et c'est pour ça qu'il attend tard...

Pour ce majestueux corps bien dessiné,

qu'il s'implique toute la nuit à respecter. 

Il les enferme, il les caresse,

parce qu'au fond, il est paresse

Âme vagabonde des ténèbres,

il y célèbre des noces funèbres

Et lorsque l'aube vient se pointer,

il se rend compte qu'elles ne sont vraies

Parce qu'il les aime par-dessous tout,

les mannequins ça le rend fou...

Il s'agit d'une drôle d'histoire,

parce que cet homme vit dans le noir

De son esprit de jeune garçon,

quadragénaire mais d'une façon

Bien dépendant de sa vieille mère,

qui berce encore malgré l'adultère

Ce qu'elle refuse d'accepter d'inceste,

parce que pour lui plus rien ne reste..."

 

 

Hervé HERNU © 2013, Tous droits réservés

 

LEGENDE URBAINE

 Thriller - Nouvelle

 

     La route filait sous leurs yeux cernés par la fatigue, les traits de signalisations médians défilant rapidement sous la lumière puissante des feus. Les deux amies baillèrent  ensemble avant de rire à la pensée des différents souvenirs de la soirée. Etudiantes en Ecole d'infirmière, elles étaient restées tard pour la Halloween's Party, un évènement qui rapprochait chaque élève dans un contexte plus décontracté que d’accoutumé. Laetitia et Marie se regardèrent, sourire aux lèvres.

     – Tu te souviens de la tête de Max quand… ? commença Marie sans pouvoir finir.

    – Quand j’ai embrassé l’autre… continua Laetitia entre deux rires. Oh oui, si je m’en souviens ! Je crois que cette image restera gravée dans ma mémoire un bon moment !

     Elles pouffèrent.

     – Quelle heure est-il là ?

     Laetitia, au volant, regarda le cadrant du tableau de bord.

     – Une heure et quart. On sera à la maison d’ici une petite demi-heure…

     La voiture rouge roula encore sur cent mètres avant de s’engager dans un rond-point. Elle fit le tour pour prendre à gauche, direction Saint-Pol-sur-Ternoise. En reprenant de la vitesse et remarquant l’absence d’autres véhicules, Laetitia passa en feu de route. A présent, le territoire s’offrait à elle avec beaucoup plus de précision. Le décor sombre circulait vite sous un ciel noir pénétrant et un faible brouillard d’automne. La température chutait vite à cette période de l’année, annonçant l’entrée de l’Hiver, l’approche de Noël, des festivités annuelles animées.

    – Bon, si ça te dérange pas, Bibi, je vais fermer les yeux un instant, déclara Marie avec mollesse.

     Elle bailla à nouveau.

     – Je m’endors…

    – Faut dire que les martinis étaient bien dosés… se moqua Laetitia qui, durant toute la soirée, n’avait bu que des sodas qui lui déchiraient maintenant l’estomac.

  Tandis que Marie fermait les yeux pour sombrer vers la vitre froide, la conductrice inspira profondément, fixant le centre de la route. La chaussée semblait s’engouffrer dans un espace vide et désert, où ni à droite ni à gauche on ne pouvait y déposer un pied. Les silhouettes crochues des arbres partiellement nus n’arboraient que très hâtivement le bord de la Nationale pour ensuite disparaître en une simple fraction de seconde, dans un éclair de lumière.

     Au milieu de nulle part… Le ciel était absent, les étoiles à des milliards de kilomètres, et le brouillard lui en voulait probablement car plus elle avançait, plus il s’intensifiait.

    Ralenti… se dit-elle. Ralenti… Mais son pied ne bougea pas d’un millimètre. L’intensité de la brume lui brûlait l’iris avec voracité, aussi changea-t-elle ses phares et descendit enfin à 70 kilomètres par heure. Puis 60, 50…

    Et soudain, comme venu d’un gouffre invisible et lointain, quelque chose se courba au loin sur le sol. Elle réduisit encore son allure tout en observant la chose, qui semblait bien imposante sur la route et elle ne pouvait manifestement pas la contourner. L’obstacle, peu à peu, s’agrandit et, bientôt, s’identifia : une branche d’arbre. Mais pas une simple branche, non, c’était plutôt semblable à un tronc, épais, biscornu et courbé en tous sens.

     Comme ça, au beau milieu de la voie. Le véhicule ralentit jusqu’à s’immobiliser en plein néant et Laetitia fronça les sourcils en tapant sur son volant.

     – Eh merde ! lâcha-t-elle.

     Marie ouvrit les yeux, se rendit compte qu’elles ne roulaient plus et redressa la tête. Les sourcils froncés, elle observa l’obstacle tombé au beau milieu du passage.

     – C’est quoi ce bordel ! 

     – Je ne peux pas le contourner, expliqua Laetitia. Il n’y a pas de place à droite, ni même à gauche.

     – Alors fais demi-tour.

     La conductrice tourna vers elle un regard agacé.

     – Eh, ma vieille, je ne peux pas m’amuser à repartir pour trouver un autre chemin… Pas question. Et puis, c’est dangereux, j’ai eu de la chance de l’avoir vu longtemps à l’avance ! Imagine que…

     – Quoi, tu veux la bouger ? coupa aussitôt Marie, exténuée.

     – Oui… Et on continue notre chemin.

    Marie détailla du regard l’ensemble du décor avoinant. Décrivant une rotation horizontale de la tête, elle inspira profondément.

     – Ma Bibi, est-ce que tu as bien vu où nous sommes, là ?

     Laetitia haussa les épaules.

   – Ah, d’accord, si tu veux on attend que quelqu’un se manifeste pour la déplacer et dégager le passage, mais je pense qu’on peut attendre très longtemps, s'écria-t-elle sur un ton sarcastique. Il n’y a personne ici, alors on descend, on la bouge et on continue.

      – Sans moi ! lâcha Marie. Appelons la police.

      – Ah oui, et qu’est-ce qu’ils vont faire, les flics ?

      Silence.

      – Allez, viens !

     Laetitia ouvrit sa portière, et aussitôt l’air glacial pénétra le petit habitacle obscur. Elle défit sa ceinture et enclencha ses feux de détresse.

      – Reste là, Bibi !

   Mais elle n’écouta pas son amie, sortit et claqua la portière. Son avancée dans le brouillard l’éblouit dans la nuit sourde. Le silence régnait sur les environs, les ténèbres prenaient leur droit.

     Elle se baissa, attrapa, inspira et tira. Mais rien ne bougea de beaucoup. Elle retenta, sans succès. Comment faire ? Pousser ? Elle passa de l’autre côté, se baissa sur le sol gelé et poussa. Trois centimètres, à peine.

     – Merde !

     Elle retourna à la voiture.

     – Marie, viens, je n’y arriverai pas toute seule !

     La passagère se renfrogna dans son siège, les yeux exorbités.

     – Le soir d’Halloween, tu rigoles ou quoi !?!

     – Viens, je te dis ! Trouillarde !

     La jeune fille china, serrant les dents, secoua les pieds tel un enfant en plein caprice, puis céda en observant cette fichue branche qui barrait la route en son parfait milieu.

     – Vite alors !

     – Oui, allez !

    Elle l’a rejoignit dehors et ensemble elles tirèrent le tronc vers le fossé. La tâche ne fut pas aisée, mais, leurs forces réunies, elles parvinrent à le trainer en direction du bas côté.

     – Allez ! Encore un mètre ! lâcha Laetitia en soupirant.

     – Je fais ce que je peux, Bibi !

     Un ronronnement les déstabilisa. Derrière, les phares d’une voiture perçaient la brume.

     – Vite !

    Elles redoublèrent leurs forces pour dégager le passage au plus vite. Les dents serrées, elles amenèrent la grosse branche au bord de la route avant de la lâcher, tandis que le véhicule noir s’arrêtait à dix mètres en retrait. Alors qu’elles poussaient pour basculer le tronc dans le fossé, trente centimètres plus bas, un coup de klaxon déchira l'atmosphère.

     – Fermes-là, gros con ! lâcha Marie.

     – Tais-toi, voyons ! Si il ou elle nous entend !

     – Je m’en fiche ! On aurait besoin d’un coup de main, tu ne crois pas !

  L’immense branche roula dans l’herbe avant de s’écraser un peu plus bas. Elles soupirèrent en souriant, puis firent demi-tour pour rejoindre la voiture. Derrière, les phares éblouissaient trop pour entrevoir un visage, même une simple silhouette.

     – Allez ! C’est reparti !

   Marie grimpa la première, et pendant que Laetitia ouvrait sa portière, celle de l’autre véhicule grinça. Une voix d’homme s’éleva.

     – Hey ! cria-t-il dans l’ombre.

     – Monte ! hurla Marie.

      La jeune conductrice, épuisée, bondit au volant et verrouilla automatiquement les portes. Trois secondes plus tard, l’individu apparut à gauche et tenta de l’ouvrir.

     Prise de panique, Laetitia ne mit pas sa ceinture et démarra avant de couper le frein à main.

     – Restez ! Non, ne faites pas ça ! hurlait l’homme nerveux et menaçant.

     – Purée ! lâcha Marie.

   Coup d’accélérateur, vrombissement du moteur et la voiture rouge fila rapidement, abandonnant le fou furieux derrière elle. La respiration haletante, Laetitia eut du mal à quitter le rétroviseur intérieur des yeux. L’homme regagna vite son véhicule et se mit à les poursuivre.

     – Eh merde ! Merde, merde, merde…

     Laetitia tenta de garder son calme, pour ne pas déstabiliser sa conduite dangereuse. 90, 100, 110 kilomètres par heure… Elle n’y voyait rien devant, et derrière le type commençait à faire des appels de phares.

     – Plus vite ! hurla Marie.

     – Je n’y vois rien, je ne peux pas !

     Lle conducteur accéléra encore, se rapprochant dangereusement d’elles.

     – Mais qu’est-ce qu’il veut, bon sang !

     La voix de la passagère était tremblante, laissant paraitre son malaise.

     – J’en sais rien, mais faut pas traîner…

    Elles poussèrent un cri d’effroi commun lorsqu’il provoqua un nouvel éclair. Il aurait fallu d’une fois, d’une seule, et voilà. Elles n’étaient jamais reparties si tard, jamais. Elles avaient confiance, et tout s’écroulait, là, en quelques instants. Le fou s’approchait, encore, et bientôt engloutirait son pare-choc avant dans l’arrière de sa voiture. Elles ne pouvaient rien faire… Les feux de route ne lui servaient à rien pour le moment, c’était tout comme si elles restaient sur place. Le décor ne défilait plus alentour, et les phares, éblouissants, l’empêchaient de mieux voir et de se concentrer.

     – Merde !

     Alors que le véhicule noir, dans sa course folle, s’approchait, il finit par bifurquer sur la gauche pour doubler. Mais Laetitia ne se laissa pas intimider et pressa la pédale d’accélération. Le volant se mit à trembler, ses pieds aussi, et le danger prit une plus importante proportion.

   Une fois à hauteur, le type baissa sa vitre passagère. Marie hurla et Laetitia perdit le contrôle. Le volant tourna légèrement à gauche, les roues suivirent et elle manqua d’entrer en collision avec lui. Par réflexe, elle ramena le véhicule dans son droit chemin de justesse et hésita longuement. Sur la gauche, il ne bougeait pas.

     – Je fais quoi ? lâcha Laetitia à son amie.

     Silence, hésitation, inspiration.

     – Freine !

     Laetitia s’exécuta et, une seconde plus tard, la vitesse était redescendue en flèche, leur cœur resté sur place. Le type, surprit, continua avant de ralentir et de freiner.

     – Appelle les flics, Marie, vite.

     La jeune femme chercha rapidement son téléphone, renversant la moitié du contenu de son sac à ses pieds. Lorsqu’elle l’eut trouvé, elle le redressa et tapa le numéro.

     – Merde ! Pas de réseau !

     Laetitia regarda son amie, puis appuya sur le champignon. La voiture prit de la vitesse, et fila devant celle du ravisseur. Elles hurlèrent de rire jusqu’à l’avoir dépassé de trois bonnes centaines de mètres. Un peu plus tard, Laetitia relâcha l’accélérateur en soupirant. Marie jetait quelques coups d’œil dans le rétroviseur, mais avec tout ce brouillard, on n’y voyait rien. Puis elle regarda son cellulaire.

     – Tu sais le plus drôle dans tout ça ?

     – Quoi ?

     Elles riaient de soulagement, la pression descendait enfin.

     – J’ai du réseau, maintenant !

   Mais quelque chose attira l’attention de Laetitia. A nouveau, derrière, deux lumières parallèles percèrent la brume, et, tandis que son cœur s’accélérait dans sa poitrine, un appel lumineux déchira l’horizon.

     – Merde ! Appelle la police ! C’est lui !

     Marie écarquilla les yeux et pressa les touches de son téléphone. Une seconde plus tard, elle était en communication avec la police et expliquait leur détresse.

     Pour sa part, Laetitia tenta de rester le plus éloignée possible du véhicule noir, tout en maintenant une allure prudente étant donné les circonstances. Malheureusement, il approchait rapidement. Et de nouveaux appels de phares les éblouirent.

     – Putain, il approche !

     Elle tourna la tête vers Marie.

     – Alors ?

    – On va bientôt arriver à Tincques, normalement. Après le rond-point, tout droit, tu te gareras sur le parking de la station essence, ils seront là ! expliqua l’autre en lâchant son téléphone.

     Laetitia acquiesça sans avoir réellement écouté et continua à la même allure.

     – Surtout ne vas pas vers Chelers, jusqu’à la maison… Il ne faut pas que ce cinglé sache où tu vis ! compléta Marie, essoufflée, anxieuse.

     Cette fois-ci, elle n’avait réellement pas écouté, ses yeux fixant le paysage flou devant elles. Elle n’y voyait rien, pas à plus de soixante dix mètres grand maximum. A un moment, il faudrait bien ralentir… Si un autre véhicule se présentait devant eux…

     Elle sursauta. Marie hurla. Derrière, le ravisseur les avait rattrapé et à présent klaxonnait furieusement. Tandis que la voiture hurlait, la brume, doucement, se dissipa. La visibilité reprit lentement de l’avance, enfin, et Laetitia accéléra progressivement.

     – Il y a des éclairages ici… et des maisons… on y est presque… s’écria Marie trois minutes plus tard, folle de joie.

     Laetitia ne répondit toujours pas, les mains cramponnées au volant avec fermeté. La panique était en elle, et pourtant elle demeurait sereine, en apparence. Il fallait réfléchir. Rapidement. Un panneau fila sur la droite. Limitation de vitesse à soixante dix. Elle ralentit, se rendant bien compte qu’elle était en infraction bien avant ça.

     Et si, en arrivant, les flics n’étaient pas encore là ? Et si le type parvenait à les piéger… à les tuer ?

     Hurlements sonores, de nouveau, appels de phares…

     Marie pleurait à présent. Laetitia, elle, ne sentit pas les larmes couler doucement sur ses joues rondelettes. Elles étaient toutes deux si jeunes, elles ne pouvaient pas mourir, elles ne le devaient pas. Il y avait encore tellement de choses à faire, à partager… Elles ne pouvaient pas partir ainsi, simplement, dans la nuit silencieuse. Jamais.

     – Là !! hurla enfin Marie.

    Le rond-point se dessina enfin, et Laetitia freina brusquement, remarquant qu’elle n’avait pas été attentive à la signalisation car elle ne s’en était pas doutée. Elle prit le carrefour à vive allure et, heureusement, personne ne déboucha ni de gauche, ni de droite, ni d’en face. Le crissement des pneus contre le bitume brisa le lourd silence de son esprit torturé, et, une seconde plus tard, elle s’engagea sur le parking à droite pour faire demi-tour au niveau de la pompe à essence. Derrière elles, le véhicule en furie suivit, toujours en klaxonnant, et l’imita. Alors qu’elles parvinrent un peu plus loin sur la gauche, plus reculées sur un parking sombre, les sirènes de trois véhicules de la gendarmerie tintèrent dans la nuit et une horde de bonhommes armés sortirent de l’ombre en braquant le type qui, pris de panique, stoppa aussitôt.

     Un des flics approcha de leur voiture, Laetitia coupa le moteur et baissa la vitre.

     – Est-ce que tout va bien ? lança-t-il d’un air grave.

     Marie eut un large sourire de soulagement, encore sous le choc.

     – Ce type nous poursuit depuis vingt bonnes minutes !

     – Restez ici, ne sortez pas du véhicule. Un agent viendra vous poser quelques questions. Ne bougez pas.

  Au loin, elles entraperçurent l’arrestation du gars. Elles ne voyaient rien d’ici, mais visiblement il s’agissait bien d’un homme, la cinquantaine, peut-être plus. Un psychopathe en liberté qui leur voulait du mal et qui, fort heureusement, avait été arrêté à temps. Toutefois, pour plus de sécurité, Laetitia décida de garder les portes verrouillées. Elles soupirèrent et pouffèrent erveusement, rassurées.

     De l’autre côté, le type hurlait à vive voix, mais personne ne comprenait rien à ce qu’il disait. On lui passa les menottes avec violence, tandis qu’il se débattait.

     – Mais non !! Pas moi… là-bas… il y a un type…

     – Quoi ? raya l’un des flics.

     L’homme, nerveux, paniqué, brusque, prit une inspiration.

     A l’autre bout du parking, les filles reprenait peu à peu une respiration normale, leur cœur récupérait doucement des battements éloignés. Le sang dans leurs tempes s’évacuait enfin et les tremblements des extrémités ralentissaient… Elles n’entendirent pas le grincement et le cliquetis, à l’arrière…

     Les flics écoutèrent sans réellement réaliser.

     – Il y a un type avec une hache dans le coffre de leur voiture…

     Un silence s’installa.

   Et, de l’autre côté, dans la voiture rouge, les filles entendirent un frottement juste derrière elles. Avant que son sang ne gicle partout sur le pare-brise embué et le tableau de bord, Laetitia eut tout juste le temps d’apercevoir une silhouette dans le rétroviseur intérieur, qui se tenait sur le siège arrière en brandissant une hache.

   Aussitôt après son meurtre, Marie hurla. Le bruit de la dissection était atroce à ses tympans, le sang qui lui recouvrait maintenant le visage et les cheveux coulait sur ses lèvres sèches et tremblantes. Elle ouvrit le verrou en gémissant et poussa la portière. Malheureusement, elle ne put s’élancer dehors, encore maintenue par la ceinture de sécurité.

     – NON !!! hurla le brave type qui avait tenté de les prévenir.

     Et, tandis que des hurlements graves provenaient de l’autre côté du parking et que toute une bande de types des forces de l’ordre plongeait dans sa direction, la hache raya l’air pour venir lui trancher la gorge en une simple fraction de seconde.

     Un craquement, le silence, un rire rauque.

     Du sang, des cris, des coups de feu… Et tout devint noir.

 

 

® Hervé Hernu, 2011, Tous droits réservés

 

Quai des cauchemars

Nouvelle - Thriller

 

 

 

 

    Marion courut à toute vitesse, dévalant les marches quatre à quatre pour rattraper le passage sous-terrain de la gare qui la mènerait au quai. L’écran d’affichage indiquait le départ imminent du train, voie 3. Elle accéléra la cadence en entendant le fatal coup de sifflet. Merde ! Elle bifurqua rapidement entre les groupes de gens qui déglutinaient des escaliers supérieurs, hâtifs de rejoindre leur domicile après une cauchemardesque journée de travail.

    Une fois sur le quai, elle s’arrêta dans sa course folle. Le TGV s’éloignait déjà. Le contrôleur marchait en boitillant, lui aussi fatigué après une longue et dure journée ici. Elle se rua vers lui, désespérée.

    — Excusez-moi ! s’écria-t-elle. C’est le train pour Lille ?

    — Oui, M’Dame. Il vient de partir !

    — Oh, merde ! ralla-t-elle.

    Marion le regarda disparaître au loin, espérant au fond que le fait d’attarder son regard à l’horizon le ferait revenir. Elle jeta un œil à la lourde horloge suspendue du plafond. 21h13. Elle se tourna vers le type à la moustache poivre et sel.

    — Quand est le prochain départ ?

    Il se racla la gorge et déglutit ses mots avec la lourdeur de sa voix enrouée.

    — 22h37.

    Encore une heure et demie.

    — Merci, Monsieur.

    Il s’éloigna et descendit, à son tour, les marches vers le sous-sol. Seule à présent sur le quai balayé d’une brise de vent frais, Marion observa les alentours. Personne. Ni même en face ou derrière elle, sur les autres quais. Rien que le silence, avec au loin un ciel clairsemé de plusieurs couleurs chaudes. Le soleil se déclinait pour laisser apparaître la nuit. Et elle, seule ici bas, se maudit d’être partie si tard. Enfin, c’était plutôt le taxi qui l’avait amenée qui ne connaissait pas bien son putain de job ! Elle le haïssait à ce moment-même pour avoir plongé en plein cœur de la ville, parcourant un détour monstrueux sous prétexte qu’il la trouvait plutôt charmante. Elle avait rejeté ses avances et l’avait pressé de l’amener ici. Elle vivait à Lille, en déplacement professionnel sur Arras, où elle ne comptait pas passer la nuit.

    Résultat des courses pour sa franchise et son charme : il fallait attendre plus d’une heure encore pour attraper le prochain TGV. Quelle chance !

    Avec la terrible envie d’une bonne cigarette et d’une Margarita bien fraîche, Marion alla s’asseoir sur un banc au plus proche. Le lourd tic tac de l’horloge voguait le long du quai, lui rappelant à coup de marteaux dans ses tympans l’inévitable écoulement du temps.

    Elle n’avait plus de batterie sur son téléphone, ni même sur son ordinateur portable, qu’elle avait espéré brancher dans le train.

    Seule, elle inspira profondément et se retint de pousser un hurlement. Crier, c’était tout ce qu’elle avait envie de faire ce soir. Parce que rien n’allait plus. Trois jours plus tôt, Charles la plaquait pour sa secrétaire, ce qui avait eu le don de la mettre hors d’elle, même s’ils n’étaient ensemble que depuis cinq mois. Hier, elle engloutissait sa voiture au cœur d’un rond-point contre un poids lourd qui n’avait même pas daigné s’arrêter pour voir si tout allait bien. Aujourd’hui, elle avait fichu en l’air l’un des plus importants rendez-vous d’affaire qu’elle n’avait décroché depuis des mois. Maintenant, elle ratait son train.

    Autrement dit, génial, et à hauteur de toute espérance.

    Le tic tac résonnait dans sa tête, inlassablement. L’été se montrait suffoquant depuis quelques jours seulement, au beau milieu du mois de juillet, et le soleil se couchait à présent, libérant un vent frais nocturne typique du Nord en cette période de l’année. Avec pour seul vêtement sa veste noire au-dessus de son petit chemisier blanc, elle regretta de ne pas avoir emmené un pull plus chaud.

    Les ténèbres de la nuit et le cliquetis incessant de l’horloge alourdirent ses paupières. Elle se laissa bercer par les volutes du sommeil et ferma les yeux un instant. Du bruit, sur sa droite, la fit sursauter. Elle tourna la tête. Un homme vêtu d’une longue veste dépravée s’approchait. En face, toutefois, trois personnes patientaient sur le quai d’une autre voie par-delà les rails.

    Le cauchemar commençait. Elle ralla intérieurement d’avoir été si stupide et détourna son attention vers les longueurs à présent noires des voies de chemin de fer qui s’éloignaient. Autour, le décor des rues de la ville plongeait dans les éclairages nocturnes trop tranquilles.

    — Eh, ma p’tite dame, vous auriez pas une p’tite pièce ?

    — Non. Désolé. Bonne nuit.

    Raclement de fond de gorge, puis l’homme répugnant à l’odeur fétide cracha à quelques mètres. Il s’éloigna ensuite en silence pour aller s’asseoir sur le banc le plus proche. Marion observa sur la gauche. Le quai s’éloignait encore pour rejoindre l’obscurité, où elle aperçut un tout dernier banc. Elle ramassa son sac et alla s’y asseoir. L’horloge, au loin, résonnait toujours sur ce territoire silencieux. Elle tapa du pied contre le sol, désespérée d’attendre. Il était 21h27. Le temps, à son grand désarroi, passait d’autant plus lentement. De l’autre côté, une sonnerie retentissait. L’homme, un bel étalon d’une trentaine d’années comme elle, décrocha et s’éloigna des deux autres types qui attendaient leur train.

    Elle ferma les yeux et respira profondément. Plus qu’une heure, et tout irait pour le mieux. Elle n’avait même pas pris la peine d’aller échanger son billet de train, et elle s’en moquait. Après tout, elle n’allait pas encore dépenser des euros à cause d’un abruti de chauffeur de taxi ! Elle chassa ses idées de son esprit, s’imaginant au bord d’une mer turquoise sous un soleil enivrant, avec un cocktail rafraichissant à la main et la quiétude pour unique compagnie.

    Le tic tac se faisait de plus en plus lourd, et pourtant il avait disparu un moment. A présent, il s’intensifiait, jusqu’à en devenir complément insupportable.

    Elle sursauta en ouvrant les yeux. Le décor était toujours le même, mais le silence plus omniprésent. Face à elle, les quais étaient vides, et les rues de la ville, au-delà des rails derrière les hautes grilles, également désertes. Un soufflement grave vrombissait tout proche, mais elle ne sut ce dont il s’agissait. Le chao désertique de la gare d’Arras semblait l’avoir entièrement avalée. Elle jeta un œil à droite. Rien, personne. À ses pieds, sa sacoche avait disparu.

    — Putain de merde ! s’écria-t-elle en se redressant.

    Elle jeta un rapide coup d’œil sur le banc, de chaque côté et en-dessous, mais rien. Elle n’était plus là. Marion avança jusqu’aux autres bancs, plus proches de l’accès sous-terrain. Désert. Le clochard était absent lui aussi, et il l’avait volée.

    — Tu vas me le payer cher, sale con !

    Furieuse contre elle-même et en voulant à la Terre entière, elle se hâta vers les marches et descendit à la hâte. En bas, le grand couloir était désert, fortement éclairé par les dizaines de néons blancs projetant une lumière aveuglante tout autour. Elle prit sur la droite pour rejoindre le hall de la gare. Là, il y aurait bien quelqu’un qui pourrait l’aider.

    Comment avait-elle pu être si bête ? Elle s’en mordait les lèvres à présent. Le clochard avait dû attendre qu’elle s’assoupisse et avait volé le sac sans même prendre la peine de regarder ce qu’il contenait. Coup classique !

    A sa grande surprise, au bout du couloir, elle trouva les grilles closes.

    — Non... Pas ça...

    Elle tenta d’ouvrir, en vain. Paniquant, elle se retourna. Des deux ouvertures, il n’y avait aucune possibilité de sortir par ici. L’accès à la gare étant fermé, il devait être tard. Très tard... Combien de temps avait-elle dormi au juste ?

    Elle courut pour rejoindre l’autre bout du tunnel, donnant accès à l’arrière de la gare, sur les rues désertes qu’elle avait observées depuis le quai une minute plus tôt. Sortie de droite et sortie de gauche également closes. La hauteur des grilles ne pouvait la laisser envisager de les escalader pour parvenir de l’autre côté. Elle appela l’ascenseur. Il ne bougea pas, bloqué.

    Elle était piégée.

    Elle retourna sur le quai. L’horloge lui donna une grosse claque en plein visage : 3h19. La nuit s’était chargée d’emporter son unique sortie, tranquillement, et personne ne l’avait réveillée.

    Quelle bande d’abrutis !

    Pourtant les quais et le hall de la gare, au loin à travers les vitres, étaient éclairés, comme si tout était ouvert. Peut-être n’éteignaient-ils jamais. Elle n’en savait rien, se maudissant d’avoir été aussi stupide.

    — Eh oh ! cria-t-elle. Il y a quelqu’un ?

    Rien, le silence seulement troublé par l’écho de sa propre voix. Elle réfléchit. Elle n’avait plus de téléphone, plus de PC, rien à part ses vêtements et sa tête. Dieu merci, elle était encore vivante, c’était réellement tout ce qui comptait. Mais les trains ne passeraient plus avant des heures...

    Elle vérifia la poche intérieure de sa veste, soudain mal à l’aise. Elle était vide. On avait aussi pris son portefeuille. Carte bleue, argent liquide, carte de visite, papiers d’identité, trois chèques vierges qu’elle trainait partout, une photo de sa nièce, une de son chien, des documents indiquant où elle résidait sur Lille... Tout avait disparu.

    La peur et la panique lui triturèrent les tripes, elle fut gagnée d’un vertige. Et là, au beau milieu d’une gare déserte et silencieuse, elle ne pouvait rien faire.

    — Putain de merde ! hurla-t-elle.

    Encore l’écho de sa voix, et le cliquetis de l’horloge, lourd, pesant, assommant. Les nerfs à vif, elle donna un puissant coup de pied contre le banc le plus proche. Un cri déchira sa gorge du fin fond de ses entrailles tellement la douleur qu’elle s’auto-infligeait fut fulgurante.

    Quelle idiote ! C’est un cauchemar...

    Avec l’impression que son cœur battait directement dans son gros orteil droit, elle remarqua soudain quelque chose d’étrange. Là, sur l’autre quai face à elle, se dressait une silhouette noire. D’abord surprise, elle se figea, à la fois soulagée de se savoir non seule et inquiète par le calme troublant et l’attitude étrange de l’individu. Il ne bougeait pas, debout au beau milieu du quai.

    — Monsieur ? lança-t-elle.

    Silence.

    — S’il vous plait, j’ai besoin d’aide ! Je suis enfermée ici et on a volé mes affaires.

    Il ne cilla pas.

    — Excusez-moi, mais, vous travaillez ici ? Vous êtes certainement le gardien de nuit ?

    Toujours le silence. Marion n’aimait pas ça. Elle qui détestait les films d’horreurs et ce genre de choses, ce qui la terrorisait. Elle n’avait rien d’autre que ses poings et pieds pour se défendre. Face à un homme à la carrure manifestement imposante... Mais il ne bougeait pas.

    — S’il vous plait, Monsieur ?

    Nada. Soudain paniquée, elle jeta de rapides coups d’œil autour d’elle. Pas de caméra, pas d’alarme d’urgence... Si, elle en trouva une, à quelques mètres. Juste au cas où.

    Elle considéra de nouveau l’individu silencieux. Il avait bougé sans bruit. Il marchait vers l’escalier qui descendait au sous-terrain reliant tous les quais entre eux.

    Il s’approchait.

    Merde.

    Elle patienta, paralysée par la peur. Par là, il ne mettrait pas plus d’une minute à arriver jusqu’ici. Que faire ? Attendre ? Et s’il s’agissait du clochard ? Ou d’un cinglé ?

    Les mains tremblantes, elle s’avança doucement jusqu’à l’ouverture énorme, sans pouvoir se cacher. D’ici, elle voyait le long couloir, et lorsqu’il apparaîtrait en bas, elle serait certaine qu’il viendrait.

    Il fallait agir. Elle eut envie de hurler, à nouveau, et de pleurer. Elle regarda tout autour d’elle. Par où s’échapper ? Il n’y avait qu’une solution. Par la voie ferrée, au loin, pour parcourir des kilomètres avant de pouvoir rejoindre la ville. Tout était clôturé jusqu’au premier passage à niveau. Peut-être à deux ou trois kilomètres tout au plus. Elle n’en savait rien. Ni même de quel côté partir. Et le noir régnait en majeure partie par ici.

    Non, il y avait une deuxième solution. Par les voies, elle pourrait rejoindre les quais un à un jusqu’à parvenir à celui du hall de la gare. Les portes vitrées, de ce côté-ci, étaient probablement ouvertes.

    Mais où était le gardien, bon sang ?

    Le silence, lourd et effroyable, lui coupa le souffle. Son cœur semblait exploser dans sa poitrine, tant les battements demeuraient intenses et douloureux. En bas des marches, la silhouette n’apparut pas. Où était le type ? Il n’y avait que quelques mètres d’un escalier à l’autre, que faisait-il en bas dans ce cas ?

    Elle patienta, de longues secondes, puis quelques minutes, lorsqu’un bruit survint au loin. Les wagons qui claquent entre eux, contre le métal froid des rails dans une vitesse vertigineuse. Elle reconnaîtrait ce bruit entre mille. Un train approchait.

    Il fallait le prendre au passage, s’il s’arrêtait.

    Elle patienta encore, une larme roulant sur sa joue. Le type n’arrivait toujours pas. Pourquoi attendre ? Elle décida d’aller jeter un coup d’œil. Mais à peine eut-elle gravi trois marches qu’un claquement de métal, en bas, résonna gravement dans le long tunnel piétonnier.

    Là, c’était trop. Il cherchait à lui faire peur, et ça fonctionnait.

    Elle s’élança quelques mètres plus loin sur le quai, observant le grand espace qu’il y avait entre le sien et celui d’en face. Il y avait au moins un mètre cinquante de profondeur, il lui faudrait redoubler de force pour le parcourir.

    Du bruit, encore, depuis l’escalier.

    Elle n’hésita plus et s’élança. Elle sauta directement sur les rails. Maladroitement, elle s’écroula sur le sol en se griffant les mains sur les cailloux. Elle se redressa, enjamba les rails et se hissa sur l’autre quai, tandis que sur sa droite un train arrivait à toute vitesse.

    Elle se mit sur ses pieds, à présent se trouvant là où l’homme l’avait observée, et patienta l’approche du train. Il approchait, mais beaucoup trop vite. Lorsqu’elle comprit qu’il ne s’arrêtait pas, elle alla se réfugier derrière un banc à son passage. Un vacarme surpuissant qui lui brisa les tympans durant presqu’une minute. Elle observa ; il s’agissait d’un long train de marchandises. Rien d’autre. Et, à l’ouverture de l’escalier, la silhouette de l’homme apparut.

    Elle hurla. Rien à faire, elle sauta de nouveau sur les rails, de l’autre côté, pour rejoindre le quai suivant. Se rapprochant du hall de la gare, elle se jeta une dernière fois et se hissa sur le sol. La silhouette derrière elle, avait disparu. Marion se redressa et fonça droit sur les portes. Son visage se décomposa en constatant qu’elles étaient elles aussi verrouillées.

    — Au secours ! cria-t-elle.

    Elle frappa contre la vitre, mais personne ne daigna se montrer. La gare semblait dormir toute illuminée, ou peut-être que son gardien de nuit roupillait quelque part, s’il y en avait un.

    — Ouvrez cette porte ! S’il vous plait !

    Elle sentit quelque chose sur sa droite. Tournant la tête, elle poussa un hurlement en voyant la silhouette du type s’approcher vers elle.

    Marion se précipita. Son visage était tapi dans le noir, malgré les éclairages forts des lumières assommantes des quais. Elle sauta, puis glissa de tout son long sur le bitume, arrachant tantôt sa veste au niveau des coudes, puis son pantalon au niveau des genoux, sans jamais se retourner. Dans sa frénésie de panique, elle se stoppa lorsqu’un bruit aigu survint. Elle regarda à droite, puis à gauche. Le silence, à nouveau. Le néant. Il fallait rejoindre la grille et l’escalader. Elle courut jusqu’aux marches qu’elle dévala à toute vitesse puis se figea dans les toutes dernières. A quelques pas du grand couloir, elle n’osa imaginer ce qu’elle trouverait sur la gauche. Peut-être que l’homme l’attendait là, avec un large couteau...

    Arrête ! se dit-elle. Mais c’était plus fort qu’elle. Lentement, la respiration sifflante, elle parcourut les toutes dernières marches en allant se coller contre le mur froid. Elle prit une profonde inspiration en écoutant le troublant silence alentour et passa la tête par-delà le mur. Le couloir, de tout son long, était désert. L’homme en question n’y était pas.

    Elle s’élança du côté opposé. Arrivée à hauteur des grilles, elle tira, ralla, cria, folle et désespérée. Mais rien ne parviendrait à ouvrir la serrure hormis la clé qu’elle ne possédait pas.

    Un tintement aigu résonna alors dans l’écho désertique du tunnel, se répétant en decrescendo jusqu’à se fondre dans le bourdonnement des néons blancs. Quelque chose était tombée contre la pierre là, quelque part. Observant le sol sur toute sa surface, elle la vit. A l’ouverture du deuxième escalier, menant à d’autres voies, une clé dormait sur le sol. Le type venait de lui lancer son unique chance de sortir d’ici.

    Elle inspira, les mains tremblantes, les nerfs à fleur de peau. Elle n’avait pas le choix, c’était sa seule chance. Elle avança, sans bruit. Peut-être qu’en étant la plus discrète, il ne s’attendrait pas à la voir apparaître. Mais il fallait se montrer prudente. Il pouvait surgir à tout moment, de la droite comme de la gauche. Elle laissait glisser ses pieds au beau milieu du couloir qui lui parut d’autant plus long en ces instants. Le silence régnait, et cela n’augurait rien de bon.

    A hauteur de l’ouverture, elle jeta un rapide coup d’œil à droite. Manifestement, il n’était pas là. Elle détourna la tête sur la gauche, RAS. Elle inspira et se jeta sur la clé avant de courir vers la sortie arrière de la gare. Les grilles se rapprochaient enfin, l’espoir la gagnait vivement. Elle se jeta contre elles et plongea la clé vers la serrure. Mais elle n’y entra pas.

    — Non... putain, putain...

    Sa voix résonnait toujours, ainsi que le tintement de la clé contre le métal qui ne l’acceptait pas. Elle se rua sur le second portail. La clé n’entra pas non plus. Ce qui signifiait que c’était peut-être celle qui lui donnerait accès au hall de la gare, à l’autre bout du couloir toujours désert.

    Elle voulut hurler, se maudissant de s’être endormie. Mais elle n’en fit rien, congelée par la brise fraiche qui s’engouffrait ici bas.

    — Eh, il y a quelqu’un ? lança-t-elle en direction de la rue.

    Mais personne ne daigna lui répondre.

    Un rire rauque s’éleva alors dans son dos. Elle sursauta, la panique prenant de l’ampleur. Tout au bout, le type vêtu de noir s’avançait vers elle, traînant une barre de fer qui raclait le sol dans un vacarme du diable.

    — NON ! Pitié ! hurla-t-elle.

    Elle se rua cette fois-ci sur l’ascenseur, pressa le bouton à la hâte à plusieurs reprises, mais rien ne fonctionna. Elle était piégée, et le type se rapprochait, armé et menaçant.

    Elle décida de foncer. Son unique chance : les kilomètres de voie ferrée. Elle s’en mordait les lèvres d’avance. Elle bifurqua aux premières marches, et le cinglé engagea alors une course folle dans un rictus dément.

    Marion hurla et ne se retourna pas en gravissant les marches. Dans quelques secondes, il serait là, juste derrière elle.

    Le rire terrifiant s’éloigna jusqu’à s’éteindre dans les profondeurs de la gare tant elle courait le plus vite possible vers l’extrémité du quai. L’obscurité l’engouffra rapidement. Au bout, il n’y avait rien d’autre que trois marches, puis de la terre, des cailloux et des rails qui s’éloignaient dans la nuit.

    A contrecœur, elle plongea dans ce décor funèbre et se précipita au pas de course. Ses pieds étaient déjà douloureux, elle n’osa imaginer le résultat si elle avait enfilé ses talons aiguilles comme elle l’avait désiré avant de partir ce matin.

    A bout de souffle, crachant ses poumons, elle se surprit à pleurer, désespérée, paniquée. Le noir, tout autour d’elle, surplombé par de hauts arbres dissimulant les lueurs des réverbères qui éclairaient les pauvres rues désertes. Elle était seule contre cet aliéné qui la pourchassait.

    La jeune femme s’arrêta dans sa course et pivota instantanément sur elle-même. Elle continua de gagner du terrain en reculant doucement, le regard voguant sur l’horizon. Au loin, la gare et les quais encore illuminés, mais pas de silhouette. Les recoins d’ombres sur les côtés ne la rassurèrent pas le moins du monde. Elle reprit sa course folle. Marion arriva sur un terrain plus vaste où quelques vieux wagons désertiques et poussiéreux semblaient dormir en paix depuis trop longtemps. Un cimetière, c’était bien cela. Des édifices de postes de gare, déserts et silencieux eux aussi.

    Il ne fallait pas s’attarder. Tout autour, il n’y avait aucune sortie envisageable. Des hauts grillages barraient tous les chemins éventuels.

    — Merde !

    Sa voix s’éteignit dans le silence de la nuit. Rien. Personne. Elle courut de nouveau en s’essoufflant.

    Ses jambes commençaient à flageoler, incapables de la porter encore bien loin. Son cœur tapait trop fort contre sa poitrine, dans ses tempes, et un mal de crâne naquit du fin fond de sa torpeur. Elle s’arrêta, épuisée, vidée de toute énergie, et soulagea le bas du dos en prenant appui sur ses genoux. Crachant ses poumons, elle pleura silencieusement, maudissant l’univers pour ce qu’il lui faisait subir cette nuit.

    Puis, des profondeurs de la nuit, une lueur éveilla l’espoir qui était mort une minute plus tôt. Une voiture, à quelques mètres devant elle, survint par le passage à niveau grand ouvert. Elle prit une profonde bouffée d’air, qui lui raviva le thorax avant de se redresser pour s’élancer.

    Mais un craquement, dans son dos, la surprit. La voiture avait à présent disparu. Marion se retourna, à l’affût du moindre mouvement. Le type à la barre de fer était là, quelque part, elle le sentait. Elle recula, le regard naviguant sur l’horizon obscur. Mais rien ne brisa la monotonie des lieux, jusqu’à ce petit rire derrière elle, et le chuchotement.

    — Coucou !

    Elle poussa un hurlement au moment où la barre de fer lui éclatait le visage. La douleur fulgurante la propulsa sur le sol, elle se foula le poignet contre le rail le plus proche.

    Sonnée, elle tenta de se redresser à quatre pates. En vain. Elle était trop faible. Et le deuxième coup lui fracassa la colonne, jusqu’à transmettre la douleur au plus loin capteurs sensoriels de ses membres.

    Elle était fichue, elle le savait.

    Le troisième coup l’acheva au beau milieu du terrain noir, dans le lourd silence de cette nuit fraiche d’été. Du sang, il y en avait probablement partout, mais elle ne l’avait pas vu.

    Dans un acharnement surhumain, le contrôleur de la gare à la démarche boitillante la rua d’autres coups jusqu’à ce que la saveur de cette haine incontrôlée s’arrête enfin. Un sourire satisfait raya son visage répugnant masqué par la pénombre.

    Un instant plus tard, un coup de sifflet retentit.

 

    Marion ouvrit les yeux en sursautant. Un cri s’échappa de sa gorge profonde. La respiration sifflante, le rythme de son cœur battant tout record, elle cligna rapidement des yeux.

    Ses mains, ses bras, son corps tout entier. Tout était intact. Elle pivota la tête de droite à gauche. Les gens, tout autour, l’observaient perplexes. Elle avait crié. Mais elle était en vie. Rien n’était vrai...

    Le coup de sifflet retentit à nouveau. Le départ du train était imminent. Elle se leva précipitamment en récupérant son sac et courut pour passer dans le wagon.

    Une fois assise côté fenêtre, elle soupira. Elle se surprit à ricaner seule, se moquant de son comportement. Elle avait eu si peur. Cela avait semblé si réel...

    Etrange.

    Marion respira profondément au départ du train. Le décor se mit à défiler dehors, accélérant la cadence.

    Sur le quai, une silhouette l’interpella.

    Les yeux écarquillés, Marion plissa le front. Un type, le type, était là, dressé au bout du quai. Il la fixait, elle en eut la terrible impression. Un large sourire diabolique formait ses lèvres.

    Puis tout s’éloigna rapidement pour disparaître enfin.

    Anxieuse, la jeune femme s’enfonça dans son siège et ne put fermer les yeux, avec une terrible et étrange impression qui demeura sans réponse.

    Etait-elle en vie ?

 

 

 

Hervé Hernu © 2015 Tous droits réservés

 

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